Andrée Christensen
Madame Andrée Christensen est une artiste hétéroclite constamment en création à travers le collage, le jardinage ou l’écriture. Elle a publié onze recueils de poésie, un récit, cinq traductions littéraires, qui pour certains, ont été traduits en anglais et en roumain, de même que cinq livres d'artistes. Andrée Christensen est connue pour ses textes qui font souvent appel à des faces cachées de la mythologie, desquelles elle dégage un traitement qui se loge presque toujours à l’enseigne du symbolique. « Depuis toujours, j’entendais la mer » est son premier roman. Lancé en 2007, véritable chant d’amour à la vie, il a été finaliste du Prix Trillium et du Prix des lecteurs de Radio Canada, et a remporté jusqu’à maintenant, le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen, le Prix Emile Olivier du Conseil supérieur de la langue française du Québec, le Prix du livre d'Ottawa dans la catégorie Création littéraire et le Prix Le Droit.
Questions d'entrevue
Quel est ce talent qui vous rend unique ? Comment vous a-t-il servi dans votre cheminement professionnel?
Ma sensibilité poétique et mon imagination créatrice sont à la source de tout ce que j’ai entrepris dans ma vie, soit l’écriture, la traduction, la photographie, la réalisation de livres d’artistes, l’art du collage et l’art des jardins. La poésie ne se limite pas à un genre littéraire, c’est pour moi une façon de voir le monde, une manière d’être. Pour qui sait voir, la poésie est présente partout autour de nous, en nous.
En temps que femme, quels sont les défis particuliers que vous avez eu à relever pour vous imposer dans le milieu de travail ?
J’ai eu la chance d’arriver sur la scène littéraire au moment où la femme n’avait plus à prouver que sa créativité était égale à celle de l’homme. C’est grâce à des générations de femmes artistes avant moi, qui se sont battues pour être reconnues dans ce domaine, comme bien d’autres sous la domination masculine, qu’aujourd’hui, les femmes auteures sont reconnues pour leur talent, indépendamment de leur sexe.
D’où vient votre courage?
À mes yeux, le courage est une force morale, une disposition du cœur. Cette force d’âme me vient de mon père, qui a émigré du Danemark au Canada en 1928. Il a eu le courage de déchirer son diplôme de comptable agréé qui lui aurait assuré une vie facile et confortable, afin de vivre son rêve d’aventure au Canada. D’exploitation agricole, en manufacture, en quincaillerie, toujours fidèle à lui-même, il a assumé tous les risques, se construisant une force physique et morale. C’est sa persévérance et son ardeur inébranlables qui l’ont aidé à traverser la Dépression dans l’ouest canadien, à lutter contre la maladie, la pauvreté et autres épreuves en préservant son courage tranquille et en semant la confiance autour de lui. Quand, il y a quelques années, j’ai crû ne pas avoir la force de terminer mon roman, je me suis inspirée du courage de mon père aujourd’hui décédé et j’ai réussi à mener à bien mon projet.
D’où vient votre détermination?
La détermination me vient de ma mère, femme volontaire qui m’a transmis sa fierté de la langue française, sa passion de la littérature, de la musique et de l’importance de l’éducation. Elle m’a toujours encouragée, par son exemple, à être moi-même, forte de ma différence et de mon originalité. Sa grande force intérieure m’est encore une source d’inspiration.
Quels conseils auriez-vous à partager avec les autres femmes en ce qui a trait à l’équilibre travail – famille?
J’ai toujours été convaincue que lorsque nous sommes habités par une passion et que l’on y croit fermement, on trouve toujours le temps nécessaire pour s’y consacrer. Il est évident qu’il faut faire des choix, car il est impossible de tout faire à la fois. Il faut aiguiser son sens de l’organisation, faire preuve d’autodiscipline, prioriser ses tâches, faire des choix judicieux et beaucoup de sacrifices. Il faut avoir des attentes réalistes, car il n’y a pas d’équilibre parfait et il faut souvent faire des compromis. Souvent, il est plus sage de se résigner à mettre de côtés certaines activités pour un certain temps et de s’attaquer aux situations urgentes qui demandent notre attention immédiate. La véritable passion est aussi patience.
Quel est le déclencheur dans votre parcours, c'est-à-dire qu'est-ce qui vous a conduit à choisir cette voie?
J’ai toujours dit que je n’ai pas choisi l’écriture, que c’est l’écriture qui m’a choisie. L’écriture est lié à un besoin fondamental, celui de la création, besoin inné chez tout être humain, même si le plus souvent qu’autrement ce besoin est réprimé, faute de temps. C’est depuis l’enfance que j’écris, et c’est pour moi aussi naturel que de boire ou manger. J’ai toujours été une personne qui aimait réfléchir. L’écriture a été l’outil principal que j’ai choisi pour essayer de comprendre les mystères de l’être humain et les questions fondamentales qui le préoccupent. J’écris pour explorer, pour chercher à comprendre. Plus je creuse, plus j’ai l’impression d’en être encore à mes premiers balbutiements et que le cheminement que j’ai entrepris, parce qu’il et fondamental et universel, est sans fin.
L’élément déclencheur de l’écriture du roman Depuis toujours, j’entendais la mer a été la mort de mon père. J’ai décidé d’écrire ce livre en hommage à mes ancêtres paternels, à mes racines scandinaves. J’ai également éprouvé le besoin de partager avec mon public lecteur les réflexions et expériences à la fois psychologiques, métaphysiques et spirituelles que j’avais faites autour de la mort.
Quelle est la réalisation dont vous êtes la plus fière?
Mon premier roman, Depuis toujours, j’entendais la mer, est probablement la réalisation qui me tient le plus à coeur. J’ai mis six ans à écrire ce livre dans lequel je mes suis le plus entièrement investie et qui a fait partie d’un important cheminement intérieur que j’ai essayé de communiquer à mon public. Dans ce livre, j’invite le lecteur à réfléchir, à se laisser déstabiliser. Le texte pourrait sembler lugubre pour les gens qui craignent la mort, mais le roman invite justement le lecteur à entrer dans sa peur et à transformer son rapport à sa propre finalité, en voyant celle-ci comme un nécessaire et sublime renoncement à soi et à l’abandon à une création qui dépasse son existence. Le livre nous invite à collaborer avec la mort pour vivre pleinement sa vie.
La plus grande récompense pour un auteur, n’est pas les prix littéraires, mais c’est lorsqu’un lecteur, souvent inconnu qui vous aborde en vous disant que votre livre lui a permis de faire un cheminement qu’il n’aurait pas pu faire autrement. Où lorsque par exemple, l’été passé, où une femme atteinte du cancer m’a remerciée d’avoir écrit SON histoire, ou une autre personne en deuil de sa mère, m’a félicité d’avoir eu le courage d’écrire ce qu’elle n’avait même pas osé penser. C’est dans ces témoignages que je mon écriture trouve sa raison d’être et la mesure de son succès.
A ce moment-ci, quelles sont vos implications communautaires?
Dans le cadre de la publication de mon livre, je donne de nombreuses causeries dans les bibliothèques, à des étudiants, à des sociétés littéraires grand public, dans le but faire connaître mon livre, mais aussi de communiquer mon amour de l’écriture et de la langue française et d’encourager les jeunes et les moins jeunes à écrire. Je donne régulièrement des entrevues radiophoniques et télévisées localement et à l’échelle nationale. Je participe à plusieurs jurys de la ville d’Ottawa, dans le cadre de prix littéraires qui visent à récompenser les talents littéraires de la région et/ou à accorder des subventions à des artistes et à des organismes littéraires.
Que faites-vous pour prendre soin de vous en temps qu’individu?
À tous les jours, je me choisis, je soigne mon corps et mon esprit À tous les jours je consacre du temps au silence et à la solitude, du temps pour faire le bilan des mes activités, me ressourcer, me faire plaisir avec des moments de lecture nourrissantes, du temps de qualité partagé avec mon conjoint et mes quelques amis. Même pendant les années où je prenais soin de mes parents malades, travaillais à temps plein comme traductrice et réviseuse au gouvernement fédéral, participais à ma vie de couple, j’ai toujours choisi de mettre du temps de côté pour écrire, parce que l’écriture est mon équilibre, c’est en elle que je puise une grande partie de ma force qui me permet de donner le meilleur de moi-même.
Selon vous, votre expérience et votre expertise, quel est le secret du succès chez la femme?
Il n’y a pas de véritables secrets du succès, mais des clés, et toutes mènent à l’intérieur de soi. Retrouver en soi sa propre motivation et ne pas attendre les encouragements des autres pour agir. Nourrir sa volonté de continuer à apprendre et à s’améliorer tout en n’hésitant pas à chercher de l’aide auprès de gens qui ont plus de compétences et d’expérience que soi. Ne pas avoir peur de l’échec, car on apprend plus de ses erreurs que de ses succès. Accepter qu’on ne peux pas changer le monde, seulement soi-même.. S’aimer, se respecter, respecter la différence des autres qui font leur richesse. Vivre l’instant présent et accepter la réalité telle qu’elle est. S’entourer de présences qui dégagent de l’énergie positive. S’écouter, être honnête envers soi-même et les autres, se faire confiance et faire confiance à la vie. Ne pas avoir peur d’innover, de penser à l’extérieur des cadres. Ne pas oublier de rêver, car parfois, entre le rêve et la réalité, il n’y a qu’un pas.



